Présentation du Zèle de Mercure


   
BENOUVILLE Achille
Ecole française
 
Etude d'après un Hermès antique, assis sur un rocher, et croquis d'une tête
RF  34679, Recto

Fonds des dessins et miniatures
Grand format

 
© Musée du Louvre, Département des Arts graphiques



BENOUVILLE Achille
Ecole française
 
Etude d'après un Hermès antique, assis sur un rocher, et croquis d'une tête
RF  34679, Recto

Fonds des dessins et miniatures

Grand format

 

La figure d'Hermès a régulièrement été proposée pour saisir au plus près l'activité du juge ou du juriste de manière générale. Hermès ou Mercure, son équivalent romain. Mercure, plutôt que Hermès, d'abord pour éviter toute confusion fâcheuse avec une célèbre marque de luxe, ensuite pour rendre grâce à la grande Rome dont l'importance, dans la création du droit continental et dans toute la Culture occidentale, n'est plus à démontrer. Mercure dont le principal attribut reste la paire de sandales ailées, les fameuses petites ailes de Mercure (qui coiffent parfois aussi son casque) qu'un calembour facile transforme en zèle. Mercure se trouvait donc élu, cette figure tutélaire des orateurs – que l'on apparente souvent aux juristes –, et surtout figure de proue du navire humain que ce dieu facétieux et hardi conduit vers les horizons de sens et d'intelligence. Par ses prophéties mineures, il offre la lumière à ses pairs; par sa bienveillance, il rehausse l'humanité en lui accordant des moyens de survie et de puissants moyens de communication. Par excellence, il est le vecteur de la connaissance et le porteur du sens (la figure du dieu messager) – il est à la fois écoute et restitution[1]; d'où l'étymologie parfois proposée pour le terme d'herméneutique[2]. Une herméneutique complexe qui recoupe tous les outils juridiques et judiciaires d’accès au vrai, au réel, au sens. Hermès est le dieu de l'éloquence, mais aussi le dieu du commerce et des voleurs : la vérité passe par le décorum, la négociation, le compromis, l'équilibre et parfois la ruse. Il est aussi le dieu des athlètes : la vérité est combat ; affrontement dialectique, joute rhétorique[3]. Il en est, enfin, le dieu des jeux de hasard : le hasard comme structure logique ou naturelle du réel. Le hasard – qui peut être rattaché à un déterminisme génétique selon les théories de l'évolution[4]; le hasard devient donc génétique – prélude au choix opéré dans le monde des possibles sens. Ce qui veut dire que le sens est d'abord logiquement fermé, ensuite stratégiquement[5] élu. La théorie des jeux s'emploie à en faire la démonstration, en montrant, comme le mythe d'Hermès, qu'il est toujours une tension entre plusieurs sens au sein d'un orbe herméneutique (ou la logique du sens)[6].

 

En définitive, l'idée était de rejoindre le professeur François Ost, lorsqu'il se demande quel modèle de juge permettrait de décrire, avec le plus de justesse, le droit actuel (et peut-être le droit de toujours). Après avoir rejeté le modèle de Jupiter (qui fait du droit un système pyramidal dans lequel seul le juge reçoit mandat d'interpréter le sens qui vient directement d'en haut), ainsi que le modèle d'Hercule (pyramide inversée qui fait du juge l'origine unique de la norme authentique), il proposait la figure d'Hermès ou Mercure, lui permettant de penser le droit "comme comme circulation du sens [...] un sens dont personne, fût-il juge ou législateur, n'a le privilège. Cette vision du droit incorporera les caractères de pluralisme, incluant récursivité féconde et inventivité contrôlée"[7]. Le sens n'est donc pas entre les mains du législateur ou du juge. Il n'est pas entièrement figé dès son émission, pas plus qu'il ne se forme entièrement dans l'esprit et la bouche du juge. Le droit se conçoit dans un dialogue permanent entre tous les acteurs du monde juridique, procédant de données logiques, s'enrichissant de particularités historiques et culturelles, de contingences martiales et d’accès passionnels. Et comme il est – au-delà de la logique – une cohérence entre les hommes qui interprètent le droit, ainsi qu'une stratégie qui, si elle ne peut être toujours partagée, peut pour le moins être comprise, l'interprétation n'est jamais pure création, fût-elle de tous, mais plutôt inventivité contrôlée. C'est cette inventivité contrôlée que le « Zèle de Mercure » tente de faire comprendre aux étudiants.

 




[1] Dans la statuaire grecque, Hermès est généralement représenté la tête baissée, en position d'écoute, c'est-à-dire, dans un certain sens, en position d'interprétation immédiate et intégrale (le regard, qui signifie subjectivité, est en effet retranché).

[2] Du grec hermeneutikè, que certains rattachent à la figure d'Hermès en ce qu'il est le messager des dieux et l'interprète de leurs ordres.

[3] Sur la rhétorique comme mode d'accès au vrai, v. Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca (1988), Traité de l'argumentation : la nouvelle rhétorique. Bruxelles : Éd. de l'Université de Bruxelles, 5e éd.

[4] Selon ces théories, les hommes ont des stratégies évolutionnairement stables (SES), c'est-à-dire des ensembles de comportements génétiquement programmés qui vont entraîner des élections de sens, et donc de règles, parmi tous les sens logiquement possibles. Sur quoi, J. Maynard Smith (1982), Evolution and the Theory of Games. Cambridge: Cambridge University Press, 226 pp.; J. Maynard Smith (1998), Evolutionary Genetics. Oxford : Oxford University Press, 354 pp.- Adde, R. Sève (2007), Philosophie et théorie du droit. Paris: Dalloz, Cours, spéc. n° 40.

[5] Dans la limite de la liberté dont dispose chaque individu ou groupe d'individus déterminés.

[6] Sur la théorie des jeux, v. C. Schmidt (2001), La théorie des jeux. Paris : PUF, 448 pp.- Pierre Livet (2000), "Obligation et théorie des jeux", Archives de philosophie du droit, tome 44, pp. 163-178. Adde, R. Sève (2007), Philosophie et théorie du droit. Paris : Dalloz, Cours, nos 19 et s.- F. Ost, Michel Van De Kerchove (2002), De la pyramide au réseau ? : pour une théorie dialectique du droit. Bruxelles : Facultés universitaires Saint-Louis.

[7] Ost (F.), Jupiter, Hercule, Hermès, trois modèles du juge, in Bouretz P. (dir.) (1991). La force du droit.- Panorama des débats contemporains. Paris : éd. Esprit, 274 pp.


 

 




Année 2008-2009 : Pour la première année de fonctionnement officiel du site, une enquête a été conduite auprès des étudiants de la faculté de droit de Grenoble, mais également de Valence.
L'analyse des résultats du questionnaire d'évaluation qu'ils ont eu à remplir à la fin du premier semestre est consultable
ici.


 

 

 
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